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Formulation 8 min de lecture

Gélule ou boisson

La gélule a été brevetée en 1834 pour masquer un goût. Deux siècles plus tard, c'est son volume qui décide de la dose.

Gélule ou boisson

Registre de Formulation  ·  Observation IX

La question revient à chaque salon, à chaque conversation avec quelqu'un qui découvre le produit : pourquoi de la poudre à diluer, et pas des gélules comme tout le monde ?

La gélule a été brevetée pour faire avaler un remède que personne ne supportait de goûter.

C'était son cahier des charges d'origine, daté et signé. Comme tous les objets qui résolvent très bien un problème, elle a fini par redéfinir le problème autour d'elle.

IParis, 1834

Deux hommes déposent un brevet à Paris : François Achille Barnabé Mothès, étudiant en pharmacie, et Joseph Gérard Auguste Dublanc, pharmacien. La demande est faite en 1833, le brevet accordé en 1834. Le procédé est artisanal jusqu'à l'absurde : un petit sac de cuir rempli de mercure, trempé dans une solution de gélatine ; on laisse sécher le film, on retire le mercure, on décolle la pellicule. On obtient une vessie de gélatine qu'on remplit de liquide et qu'on ferme d'une goutte.

Ce qu'ils cherchaient à faire avaler tenait en deux mots : baume de copahu. Une résine sud-américaine massivement prescrite au XIXe siècle contre la blennorragie, et dont la littérature médicale de l'époque parle surtout pour une raison : son goût, et l'odeur qu'elle laissait sur l'haleine du patient, reconnaissable à distance. Les praticiens qui vantaient les baumes concurrents mettaient en avant, comme argument clinique, qu'ils ne trahissaient pas le malade.

La gélule règle le problème d'un coup : la première application documentée est le masquage du goût et de l'odeur du copahu, sans aucun excipient. Deux siècles plus tard, la fonction est la même et le statut a changé. D'une réponse à un problème précis, la gélule est devenue le format par défaut, celui qu'on ne justifie plus.

Un format conçu pour dissimuler a fini par devenir la norme d'une industrie qui vend de la transparence.

IILe plafond

Une gélule a un volume, et ce volume est petit. La taille 00 est déjà grande : 23,3 mm de long, 8,18 mm de diamètre, la limite haute de ce qu'un adulte avale sans y penser. Elle offre 0,95 ml utile.

Ce que ce volume contient dépend de la densité de ce qu'on y met. Une poudre dense, autour de 1 g/ml, donne environ 950 mg. Une poudre de plante entière, légère et aérée, tourne plutôt autour de 0,6 g/ml : environ 570 mg. Une gélule 00 bien remplie de plante séchée, c'est un peu plus d'un demi-gramme.

Fais la division. Notre dose quotidienne est de dix grammes.

13 à 18 le nombre de gélules de taille 00 nécessaires pour porter une dose de dix grammes de poudre végétale, selon sa densité. Par jour, pendant trente jours.

Personne n'avale dix-huit gélules par jour. Devant ce mur, l'industrie a fait le choix rationnel, et il est rarement énoncé : plutôt que d'agrandir le contenant, elle a rétréci la dose. On passe des poudres de plantes entières aux extraits concentrés, des grammes aux centaines de milligrammes, et la formule se recompose pour tenir dans le contenant.

Le format a fini par décider de la formule.

Le procédé se défend. Un extrait titré à dose juste est un objet pharmacologique sérieux, souvent supérieur à la plante brute pour un actif donné. C'est le silence qui pose problème : entre une gélule de 400 mg d'extrait titré et une gélule de 400 mg de plante broyée, il y a un gouffre, le même chiffre sur l'étiquette, et rien pour trancher. C'était le sujet de l'Observation V.

Comparaison illustrée entre une gélule taille 00 d'environ 0,95 millilitre, contenant environ 0,5 gramme selon la densité, et une dose de 10 grammes de poudre, soit environ 20 gélules
Une gélule taille 00 contient environ 0,5 g dans cet exemple ; la capacité réelle varie selon la densité et le tassement de la poudre.

IIILes ajouts qu'exige la machine

Deuxième conséquence du format, plus discrète. Une poudre ne coule pas toute seule. Sur une encapsuleuse qui remplit plusieurs milliers de gélules à l'heure, une poudre qui s'agglomère ou qui colle donne des poids de remplissage irréguliers et une machine à l'arrêt. Il faut donc l'aider.

C'est le rôle de deux excipients qu'on trouve dans une écrasante majorité de gélules du marché. Le stéarate de magnésium est un lubrifiant : il se dépose à la surface des particules, réduit les frottements entre elles et contre les parois, et permet l'éjection. La silice colloïdale est l'agent d'écoulement le plus utilisé de l'industrie : elle enrobe les grains et fait glisser le mélange, à des taux de l'ordre de 0,1 à 1 % de la masse.

Le sujet a été copieusement exploité par des gens qui vendent la peur. À ces doses, les deux excipients sont inoffensifs, et la littérature alarmiste qu'on trouve à leur sujet est très majoritairement du vent.

Ils sont là pour la machine. Ce sont des ingrédients de procédé, rendus nécessaires par le contenant. Quand une étiquette liste douze lignes dont trois sont des actifs, c'est parfois la facture du format plutôt qu'une tromperie.

Coupe gravée d'une chaîne d'encapsulation, de la trémie de poudre à la fermeture de la gélule
Écouler, doser, fermer : la machine impose parfois ses propres ingrédients.

IVLe terrain de la boisson

Deux cents millilitres d'eau lèvent le plafond. Dix grammes y passent sans effort, trente jours de suite, ce qui autorise deux choses que la gélule interdit mécaniquement.

La première : des poudres de plantes entières, en quantités qui ont un sens, aux côtés d'actifs dosés. On ne choisit plus les ingrédients en fonction de ce qui tient dans 0,95 ml.

La seconde : plus rien n'a besoin de couler dans un dosateur. Sans encapsuleuse, les agents d'écoulement perdent leur raison d'être. On n'en tire aucune vertu morale : c'est une conséquence du format, comme leur présence est une conséquence de l'autre.

Reste la couleur, plus difficile à défendre et qu'on assume telle quelle. L'hibiscus qui rougit l'eau en trente secondes ne dit rien de l'efficacité. Il dit qu'il y a assez de pigment végétal dans le verre pour que ça se voie. Sur un demi-gramme enfermé dans de la gélatine, rien n'est visible.

VLe goût comme information

L'Observation VI de ce registre portait sur la frustration la plus répandue de la supplémentation : on prend, on ne sent rien, on doute. C'est structurel, et il n'y a pas de raison d'en avoir honte : la plupart des actifs travaillent sur des échelles de temps qui ne produisent aucune sensation immédiate.

Le geste, lui, produit quelque chose. Une boisson a un goût, une couleur, une température. Aucune valeur pharmacologique là-dedans, mais un vrai signal d'usage : il te dit que le geste a eu lieu, et il te le dit maintenant. La gélule les supprime tous, par construction. C'était sa mission en 1834.

Le format dominant du complément alimentaire est donc celui qui efface tous les retours sensoriels. L'industrie s'étonne ensuite que les gens arrêtent au bout de trois semaines, faute de percevoir quoi que ce soit.

Les quarante secondes de préparation travaillent dans le même sens. Un geste qui occupe les mains, répété au même endroit et au même moment, fabrique une routine tenable. C'était le sujet de la première Observation du registre des Habitudes. On n'a jamais cherché à rendre le rituel plus rapide.

VILes limites du format

La boisson a sa propre mythologie, aussi douteuse que celle d'en face.

Tu trouveras, sur à peu près tous les sites qui vendent du liquide, une variante de « 98 % d'absorption contre 10 à 20 % pour les comprimés ». Ce chiffre ne repose sur rien de robuste. Les liquides non caloriques quittent l'estomac plus vite, c'est établi ; les liquides caloriques, eux, se comportent comme les solides. Et plus vite n'est pas davantage : la vitesse de vidange gastrique ne dit rien de la quantité finalement absorbée. Qui te vend un format sur son taux d'absorption emprunte le mot préféré de l'Observation V sans en respecter la définition.

Trois autres limites.

Certaines choses appartiennent à la gélule. Une micro-dose de B12, de vitamine K2 ou d'oligo-éléments n'a rien à faire dans deux cents millilitres d'eau : c'est du volume pour rien. Une molécule instable en solution, ou qui doit franchir l'estomac intacte, réclame une capsule, éventuellement gastro-résistante. Le bon format dépend de ce qu'on transporte.

La boisson coûte. Il faut la préparer, elle se transporte mal, et elle a forcément un goût, qui ne plaira pas à tout le monde. Un format qui exige un geste perd les gens qui ne veulent pas de geste. On l'accepte sans prétendre que c'est gratuit.

Et surtout. Une formule médiocre servie dans un verre reste une formule médiocre. Le contenant ne rachète jamais la composition, et aucun des arguments ci-dessus ne remplace la lecture des dosages.

VIIPour finir

Mothès et Dublanc avaient un problème net et ils l'ont résolu : faire avaler à un patient quelque chose qu'il refusait de goûter. Une molécule amère, une dose minuscule, un trajet en train : si c'est ton problème, la gélule reste la meilleure réponse disponible depuis cent quatre-vingt-douze ans.

Notre problème était un autre : mettre dix grammes de plantes dans une prise quotidienne sans rétrécir la formule pour qu'elle rentre dans un contenant.

On a choisi la dose d'abord. Le format a suivi.

La question vaut au-delà de nous. Devant un complément, demande-toi dans quel sens la décision a été prise. Une formule qui tient pile dans son contenant, c'est parfois une coïncidence heureuse. C'est souvent l'inverse.

Sources et références

Brevet Mothès & Dublanc, Paris, demande 1833, délivrance 1834 — premières capsules de gélatine, destinées au masquage du goût et de l'odeur du baume de copahu  ·  To Cover Pills or Extract of Copaiba with Gelatine, littérature médicale du XIXe siècle  ·  Gurjun Balsam in Gonorrhœa — sur l'odeur caractéristique laissée par le copahu  ·  Spécifications dimensionnelles des gélules de gélatine dure, taille 00 : 0,95 ml, longueur 23,3 mm, diamètre 8,18 mm  ·  Jain S. et al., Influence of colloidal silicon dioxide–magnesium stearate interaction on flow and compaction behavior, Powder Technology, 2024  ·  Grimm M. et al., Gastric Water Emptying under Fed State Clinical Trial Conditions Is as Fast as under Fasted Conditions, Molecular Pharmaceutics, 2017.

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