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Formulation 8 min de lecture

Biodisponibilité, le mot que tout le monde s'arrache

Ce que ça veut vraiment dire. Ce qu'on lui fait dire. Comment lire une étiquette honnête.

Biodisponibilité, le mot que tout le monde s'arrache

Registre de Formulation  ·  Observation V

Il y a cinq ans, biodisponibilité était un terme de pharmacologie. On le croisait dans les revues scientifiques, dans les manuels universitaires, dans les notices techniques destinées aux pharmaciens. Aujourd'hui, c'est sur la moitié des étiquettes du rayon supplémentation.

Forme hautement biodisponible. Biodisponibilité optimale. Biodisponibilité augmentée x10.

Le mot s'est démocratisé. Et comme tous les mots qui se démocratisent, il s'est aussi vidé. Il sert désormais à dire à peu près n'importe quoi sur à peu près n'importe quoi, dès lors qu'on veut donner à un produit un vernis scientifique. C'est exactement ce qui était arrivé à naturel il y a quinze ans, à bio il y a dix ans, à clean il y a cinq. Le tour de la biodisponibilité est venu.

Cet article essaie de remettre dans le mot ce qu'il y avait au départ.

ICe que le mot dit vraiment

Au plus simple : la biodisponibilité, c'est la fraction d'un actif que ton corps absorbe et qui devient réellement utilisable. Pas juste avalée. Pas juste passée dans le sang. Disponible pour les cellules qui en ont besoin.

Tu peux avaler 500 mg de magnésium et n'en absorber que 20. Tu peux ingérer un gramme de curcumine pure et n'en avoir presque rien dans le plasma une heure plus tard. Ce qui est dans la gélule n'arrive pas tel quel dans la cellule.

Un complément alimentaire, c'est en réalité deux nombres qui se cachent : la dose affichée, et la dose qui agit. Et entre les deux, il y a souvent un gouffre. La biodisponibilité, c'est le nom de ce gouffre. Le mot a été forgé pour le mesurer, pas pour vendre.

C'est précisément parce que ce gouffre existe qu'il faut le mesurer. C'est aussi pour cette raison qu'on peut le manipuler.

IILe magnésium, cas d'école

Le magnésium est l'exemple le plus simple, parce qu'il existe sous des dizaines de formes vendues côte à côte dans la même pharmacie.

L'oxyde de magnésium est très concentré, environ 60 % de magnésium élément en masse. Sur l'étiquette, ça donne de gros chiffres : 400 mg, 500 mg. Très lisible, très rassurant. Sauf que son absorption est faible, et qu'une bonne partie est éliminée sans avoir servi.

Le citrate de magnésium est moins concentré, autour de 16 %. Les chiffres affichés sont plus petits. Mais l'absorption est nettement meilleure.

Le bisglycinate de magnésium est dans la même logique : moins concentré en masse, mieux absorbé, et avec une tolérance digestive supérieure (moins d'effets laxatifs).

60 % la teneur en magnésium élément de l'oxyde, la forme la plus concentrée sur l'étiquette. Et l'une des moins absorbées par l'intestin.

Conséquence : un produit qui affiche fièrement 400 mg de magnésium sous forme d'oxyde peut délivrer moins de magnésium effectivement utilisé qu'un produit qui en affiche 200 mg sous forme de citrate. La dose, lue seule, ne dit rien. Il faut lire la forme.

La dose, lue seule, ne dit rien. Il faut lire la forme.

IIILe fer, où l'écart devient gigantesque

Le fer va beaucoup plus loin que le magnésium, parce que les écarts d'absorption y sont énormes.

Le fer dit héminique, présent dans la viande et le poisson, s'absorbe à 15-35 % selon les sources. Le fer non héminique, présent dans les végétaux et dans la plupart des compléments, s'absorbe à 2-20 % selon les conditions. La présence d'inhibiteurs comme les tanins du thé peut le faire chuter à des taux dérisoires.

Et même à l'intérieur des sels de fer non héminiques, les écarts sont importants. Le sulfate de fer, forme classique en pharmacie, est mal toléré : nausées, douleurs gastriques, constipation. Quiconque en a pris s'en souvient. Le bisglycinate de fer, à dose équivalente en fer élément, est mieux absorbé et mieux toléré.

Là encore, lire seulement le milligramme affiché ne suffit pas. C'est lire la moitié de l'information. L'autre moitié décide du reste : la forme, le contexte, et ce avec quoi le fer est pris.

IVLa curcumine, où le mot est vrai et faux en même temps

La curcumine est probablement l'exemple le plus parlant, parce qu'on y voit côte à côte un usage scientifique honnête du mot, et un usage marketing dévoyé.

Prise seule, la curcumine est très mal absorbée. Quelques pour cent à peine arrivent dans la circulation sanguine. C'est un actif intéressant qui a longtemps été frustrant à formuler.

Associée à la pipérine, l'actif du poivre noir, son absorption est multipliée par environ vingt. Ce résultat est documenté depuis 1998 dans une étude de Shoba et collaborateurs, et il a été reproduit depuis. Biodisponibilité augmentée x20 avec pipérine, dans ce cas précis, est vrai.

x20 le facteur d'absorption documenté pour la curcumine associée à la pipérine, sur volontaires humains. Une des rares revendications d'augmentation de biodisponibilité solidement appuyée.

À côté de ça, on trouve sur le marché des produits qui annoncent biodisponibilité augmentée x100, x185, x277. Les chiffres deviennent vertigineux. Ces revendications reposent presque toujours sur des études brevetées comparant la forme propriétaire à de la curcumine libre (la forme la plus mal absorbée qui existe), souvent en éprouvette, et avec des protocoles non comparables aux études d'absorption réelles chez l'humain.

Même mot. Deux usages. Un honnête, un flottant. Le mot lui-même ne te dit pas dans lequel des deux tu te trouves. C'est le contexte qui le dit, et ce contexte est rarement donné sur l'étiquette.

VQuatre signaux d'un argumentaire qui flotte

À chaque fois que tu croises biodisponibilité sur une étiquette ou dans un argumentaire, regarde ce qui accompagne le mot. Quatre formules à reconnaître.

"Augmentée x10" sans référence comparée. Augmentée par rapport à quoi ? Par rapport à la forme la moins absorbée existant sur le marché ? Par rapport à un placebo ? Toujours demander le comparateur. Sans comparateur, le chiffre ne veut rien dire.

"Forme hautement biodisponible" sans aucune valeur. Hautement par rapport à quoi, là encore. Et hautement comment, 30 % ou 60 % ? La phrase ne contient aucune information tant qu'aucune mesure n'est donnée.

"Biodisponibilité optimale". Superlatif marketing pur. Rien n'est jamais optimal dans une étude rigoureuse. C'est meilleur que X, équivalent à Y, non inférieur à Z. Optimal relève du vocabulaire publicitaire, pas du vocabulaire scientifique.

Chiffres extrapolés d'études in vitro. Ce qui se passe dans un tube à essai n'arrive presque jamais à l'identique dans un intestin humain. Une absorption mesurée en laboratoire sur des cellules isolées peut donner des chiffres spectaculaires sans qu'on sache ce que ça donne dans un corps. Les études in vivo, conduites chez l'humain, sont ce qui compte.

Quatre formules vides, à reconnaître. Quand le mot biodisponibilité arrive sans aucune de ces béquilles concrètes (forme, comparateur, mesure, type d'étude), il ne dit plus rien. C'est juste un mot de plus, glissé là pour faire sérieux.

VIPour finir

La biodisponibilité, au fond, c'est l'inverse d'une promesse marketing. C'est un aveu. C'est la reconnaissance que tout ce qu'on ingère ne nous nourrit pas également. Que la matière a des résistances, des préférences, des seuils. Que le corps trie, élimine, ignore. Que la dose affichée sur une boîte est une promesse à moitié vide tant qu'on ne sait pas ce qui en reste après le voyage.

Un complément honnête commence par reconnaître ce gouffre entre ce qu'il contient et ce qu'il délivre. Il choisit ses formes en conséquence. Il associe ses actifs là où des associations existent et sont documentées. Il dit ce qu'il fait. Il ne promet pas l'absolu.

Quand on se sert du mot biodisponibilité pour gommer le gouffre au lieu de le nommer, on a perdu quelque chose de précieux. On a transformé un outil de mesure en outil de vente. Le mot reste, mais ce qu'il y avait dedans s'est évaporé en route.

C'est exactement ce que le mot, à l'origine, sert à décrire.

N.B. Shoba G. et al., Influence of piperine on the pharmacokinetics of curcumin in animals and human volunteers, Planta Medica, 1998  ·  EFSA, Scientific opinion on magnesium salts in food supplements  ·  Hurrell R., Egli I., Iron bioavailability and dietary reference values, American Journal of Clinical Nutrition, 2010.

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